Christophe Ralite

Recherches/activités

LES PROCESSUS DE POLITISATION AU CAMEROUN : HOMMES ET RESEAUX 1944-1962.

L’histoire de l’émergence du fait politique au Cameroun ne rentre pas dans les grilles de lecture habituelles concernant les processus de décolonisation en Afrique subsaharienne francophone. Par ses modalités de lutte, elle se niche à l’interface de la guerre d’Indochine et de la guerre d’Algérie. Il est cependant établi que la précocité des formes de lutte nationaliste dans ce territoire sous mandat international tient à la multiplicité des centres de décision qui ouvrit considérablement le champ des possibles dans une société coloniale profondément ébranlée par la seconde guerre mondiale. En outre, chaque terroir avait ses logiques propres dans un territoire riche d’une grande diversité culturelle et cultuelle. Cependant, l’Union des populations du Cameroun (UPC), vecteur essentiel de l’aspiration à l’émancipation dès sa création en 1948, fut un des rares mouvements en Afrique francophone à bénéficier d’une large assise populaire bien au-delà de sa zone d’influence initiale, avant de subir la toute première guerre néocoloniale de la France à partir de 1957.

Pour toutes ces raisons et bien d’autres encore, l’historiographie actuelle sur la décolonisation au Cameroun reste aujourd’hui très lacunaire, fragmentée et polarisée. Elle peine à rendre compte, à de rares exceptions près, de la complexité des processus de politisation dans une approche configurationnelle et interactionnelle. Comment recoller les pièces éparses d’une histoire morcelée pour en retisser la trame sociale ? Comment rendre compte de la complexité du théâtre politique camerounais de façon intelligible à travers l’ensemble des parcours individuels et des pratiques sociales observées? L’étude du fait politique au Cameroun n’est pas ici une simple tentative monographique de plus et encore moins un sujet exoticisé. D’aucuns ont montré que les façons de se politiser en Afrique comme ailleurs ne furent jamais univoques et puisaient dans différents registres culturels, fussent-ils contradictoires. Pourtant, il manque singulièrement d’études empiriques  mettant en exergue la profonde ambivalence des acteurs politiques, les effets d’appartenance multiple, l’imbrication des réseaux formels et informels, la plasticité des identités ainsi que la multiscalarité des relations. Le contexte de décolonisation, avec ses apories, ses ouvertures et ses impasses, se prête particulièrement bien à ce type d’étude.

Histoire sociale, urbaine, économique, histoire militaire et religieuse, sociologie des réseaux, géographie, anthropologie, science politique : l’approche pluridisciplinaire, assumée dans le mémoire de M2, est ici requise. Mon approche du politique par les acteurs, individus et collectifs, est rendue opérante par la constitution d’une vaste base de données relationnelle[1] choisie pour mettre en évidence les effets de circulations, les pratiques sociales et les interactions[2]. Le corpus de sources écrites et orales, choisies afin de pouvoir croiser les regards, est vaste mais éclaté. Du très local à l’international, l’enjeu est de relier le microsocial et le macrosocial, le haut et le bas de la société, les différents systèmes d’échanges dans l’esprit des connected histories. L’exploitation de la base, souple et puissante, devrait permettre de valider une grande variété d’hypothèses.

Au-delà de la mise en intrigue des différentes scènes dans une approche comparatiste, mon étude s’attache à montrer que les processus de politisation s’appuient d’abord pour chaque acteur sur un capital politique défini. Il est constitué de catégories observables (c'est-à-dire d’un capital social, économique et culturel), de positions subjectives arrimées pour l’essentiel aux antagonismes locaux et enfin d’un crédo politique qui prend appui sur l’offre politique du moment, mais aussi sur les racines normatives des conceptions politiques et d’un sens commun de la domination. Ce capital politique se heurte aux configurations des forces politiques en présence, le tout étant sous-tendu par des logiques individuelle et collective d’accumulation symbolique et économique, et par des pratiques sociales et des comportements politiques qui ne sont pas toujours en adéquation avec le credo affiché. Cet ensemble est fortement structuré par les conjonctures,  des évènements structurants. La conférence de Brazzaville (1944), les émeutes de mai 1955, l’application de la loi-cadre Deferre en 1957, l’assassinat du leader nationaliste Rubben Um Nyobe dans le maquis en 1958, l’insurrection armée et enfin le passage à l’indépendance en janvier 1960 sont autant d’évènements marquants qui remodèlent par rétroaction le capital politique initial des acteurs menant ainsi à de nouvelles configurations, jusqu’à la période de glaciation politique qui s’ensuivra à partir de 1962 et qui perdure encore aujourd’hui. C’est bien là un paradoxe que je tente d’éclairer dans cette thèse.

 

[1]  A ce jour, 4800 individus et 650 collectifs sont recensés dans la base au travers de 19 000 entrées.

[2] Le Système Fichoz a donné lieu à une dizaine de programmes internationaux, une centaine de publications et permet un enrichissement considérable des perspectives de recherche. Je peux présenter les  résultats ad. hoc. sous formes de tableaux, graphiques, cartes, notes biographiques, schémas, analyse de réseaux (Voir projet pour les détails).