Julie Duran

Thèmes de recherche ou d'activité:

Programmes de recherche en cours

Le jeu de la peinture. Culture visuelle et art de l’énigme dans la peinture vénitienne de la Renaissance

 

 

Après un Master de recherche consacré à l’exégèse du tableau Les Trois Philosophes  de Giorgione, je souhaite continuer à me spécialiser dans l’étude de la peinture de la Renaissance vénitienne. Sous la direction du professeur Guillaume Cassegrain, excellent spécialiste dans ce domaine, je désire donc entamer un travail de thèse qui aura pour sujet « Le jeu de la peinture. Culture visuelle et art de l’énigme dans la peinture vénitienne de la Renaissance ». Le présent document a pour objectif de développer les principaux enjeux du sujet en en présentant successivement le contexte, l’approche ainsi que les différents thèmes que nous fera aborder la problématique. Sans être un plan, il aborde néanmoins différentes étapes du travail que je me propose de mener en évoquant également, lorsque cela s’impose, l’état de la recherche sur la question.

 

Contexte

A la croisée des XVème et XVIème siècle, la peinture vénitienne connaît une période faste qui fait écho à la Renaissance observable partout dans les arts en Italie du Nord. Cette peinture a pour spécificité, outre le colorito de ses représentants les plus illustres (Giorgione, Titien), de présenter un vocabulaire allégorique puissant, puisé dans la mythologie et la culture humaniste de l’époque. La commande privée, en plein essor à Venise et à l’origine de la réalisation de nombreux tableaux d’alors, semble avoir joué un rôle dans ce phénomène. Pour l’histoire de l’art, l’exemple le plus emblématique de ce type de peinture est « le cas » Giorgione. A cheval entre deux maîtres à la carrière brillante et longue : Bellini et Titien, le jeune natif de Castelfranco mort prématurément va cependant marquer durablement la pratique et l’histoire de la peinture à Venise. Les sujets de ses toiles les plus célèbres : La Tempête et Les Trois Philosophes, ne sont toujours pas clairement identifiés et font l’objet de débats sans fin parmi les spécialistes. Mais Giorgione, s’il a cristallisé la fascination des historiens de l’art et se pose aujourd’hui en pierre angulaire du « mystère » en peinture, est peut-être l’arbre qui cache la forêt.

Pour les théoriciens de la peinture vénitienne, il demeure cependant une figure de proue de ce style poétique teinté de mystère, à connotation souvent arcadienne, que l’on observe dans certains travaux de Bellini donc, chez Titien à ses débuts, Giulio Campagnola, Dosso Dossi… Au point que l’on a pu parler de « Giorgionisme ». Venise n’est pas l’unique centre de ce mouvement. La ville de Padoue et sa très importante Université et les cours de Ferrare et de Mantoue avec les mécènes raffinés que sont Isabelle d’Este et son frère Alphonse Ier, jouent un rôle dans son développement. Bien identifié par la recherche, ce goût pour des sujets énigmatiques dont le sens ne se révèle pas immédiatement pourrait refléter le caractère élitaire de la production de ces images et leur sens serait donc à chercher du côté de leurs commanditaires.

 

Approche

Je me propose de revenir sur un certain nombre de ces « énigmes » posées encore aujourd’hui par la peinture vénitienne des années 1480-1520. Que cachent-elles ? Quelle est la démarche intellectuelle nécessaire pour les approcher ? En quoi la réponse à cette dernière question dépasse t’elle l’appareil iconographique classique pour le chercheur ?

En effet il semble que même un très bon dictionnaire des symboles, et pas même la méthode analytique panofskienne (bien qu’elle ait permis des déchiffrements très spectaculaires, ainsi L’Allégorie de la Prudence de Titien) ne suffisent pour éclairer totalement le sujet de certaines toiles. S’il est clair qu’avec les siècles nous avons perdu certains référents nécessaires à une totale compréhension de la peinture ancienne et qu’il faille reconstituer le contexte et retrouver des sources pour tenter de déchiffrer correctement l’image, il semble néanmoins que dans le cas de certaines toiles vénitiennes un pas de plus doive être franchi pour « atteindre » la signification. Pourquoi ? Peut-être car dès leur conception ces œuvres ont eu leur signification volontairement voilée. Au cours de mon travail, je souhaiterai mettre en avant cette hypothèse et l’étudier pour en vérifier la pertinence. Une explication à approfondir et qui étaye cette hypothèse est le goût pour le déchiffrement dans la Venise lettrée de l’époque. Un goût peut-être à relier avec l'arrivée précoce dans la ville du traité d'Horrapolo qui était une pseudo-traduction des hiéroglyphes. Salvatore Settis a d’ores et déjà bien défriché la recherche en ce sens, évoquant également, comme beaucoup d’autres, l’importance pour la peinture contemporaine de la publication de L'Hypnerotomachia Polifili, un ouvrage compliqué où l’influence de Pétrarque et d’Ovide côtoie une égyptomanie prétexte à d’étranges révélations. Les illustrations qui accompagnent le texte constituent un véritable répertoire. Ici Panofsky a pu mettre la main sur la source de l’Allégorie de la Prudence de Titien. Plus récemment, Michel Hochmann retrouvait son influence dans Le sorti di Francesco Marcolino da Forli intitolate giardino d’i pensieri. Ce dernier ouvrage, tardif (1540) d’un proche de Titien, comprend une explicite dimension ludique. Il s’agit d’un jeu divinatoire – l’ouvrage est accompagné de cartes – imbibé de culture antique et qui dévoilerait le destin du lecteur. Les personnifications des vices et des vertus abondent. La lecture des allégories n’y est pas simple. Elles sont conçues, semble-t-il, pour être déchiffrées dans leurs implications morales et font appel à l’érudition sophistiquée du lecteur sur le mode donc, du jeu savant.

Aborder les thèmes allégoriques et énigmatiques de la commande privée sous l’angle du jeu, voici la clef de notre approche méthodologique. Car pour revenir au Sorti, qui constituaient donc un jeu en bonne et due forme, un travail d’enquête peut être mené qui prouvera sans doute une certaine filiation entre le public auquel elles étaient destinées et les commanditaires privés de la période qui nous intéresse. En effet, dans la mesure où cet ouvrage fut publié à Venise par un éditeur proche des patriciens cultivés (il était également ami de l’Arétin), nous sommes en droit de supposer que le public auquel il s’adressait pouvait être le même, une génération plus tard, que celui qui initia le collectionnisme dans la Sérénissime, rassemblant des œuvres d’art en ensembles cohérents. Le collectionnisme, phénomène social fort, constitue de fait une toile de fond importante pour notre sujet qu’il conviendra aussi d’étudier dans ses implications, en particulier courtisanes dans une ville qui était pourtant une République.

 

Des règles du jeu : de la science humaniste à un enjeu/jeu social

            Il pourrait donc être intéressant d’envisager le jeu comme un modèle intellectuel au sein de la culture courtisane vénitienne. Le jeu paraît également être un bon candidat comme mode opératoire de l’analyse de certaines œuvres vénitiennes « résistantes ».

Devinette érudite ? Caractère hiéroglyphique des combinaisons de symboles ? Quelles règles du jeu faut-il appliquer pour comprendre l’œuvre de Giorgione, la série des Quatre Allégories de l’Académie de Venise et L’Allégorie sacrée, toutes de Bellini, ou encore L’Allégorie Conjugale de Titien ? Le goût pour l’interprétation et le décryptage transpire en tout cas de la culture humaniste vénitienne. Ici la dimension du jeu est celle de la devinette savante, voire parfois initiatique. Les humanistes d’alors cherchaient aussi à comprendre le monde jusqu’en ses ressorts cachés, occultes. Cet aspect de révélation, de recherche d’une vérité cachée ne peut pas non plus être mis de côté. Il évolue en parallèle de l’avancée de la science. Durant la Renaissance les frontières sont poreuses entre astrologie et physique, magie et religion. A Venise la jeunesse patricienne, formée par les grands intellectuels humanistes de l’Université de Padoue lit les livres publiés par l’imprimeur historique Alde Manuce (dont L'Hypnerotomachia). Et cette même jeunesse commande des tableaux à Giorgione… Gabriele Vendramin, le propriétaire de La Tempête est « souvenu comme animateur de dialectiques débats entre érudits qui se développaient à partir des œuvres de sa collection », écrit Carlo Falciani après Francesco Donni, un lettré bon connaisseur de l’aristocratie vénitienne évoqué également par Hochmann dans son article sur Le Sorti. « Débats dialectiques » : le but était-il de reconnaître le sujet ? de montrer son savoir ? L’image est en tout cas prétexte à discussions et devient presque, on le voit, enjeu/jeu social.

Au sein des sociétés inégalitaires d'alors, autant le jeu en tant que divertissement est un moyen d'oubli temporaire de la réalité pour la population, autant il semble être un moyen de se souvenir pour la classe dominante. Elle est celle qui "sait" et aime se souvenir qu'elle sait, "savoir qu'elle sait". Une ouverture sur l'art de la mémoire, très important à l'époque et souvent proposé comme clef de lecture pour des tableaux, peut même être réalisée ici. Le lien jeu/peinture suppose en tout cas d'avantage d'érudition et d'édification que de divertissement ludique. Cependant il n'en est pas moins lié au plaisir : le plaisir du savoir qui fait suite à la découverte, métaphore d'une conquête. Un plaisir élitiste donc, quoique partagé entre membres d’une société qui se voulait cultivée, raffinée et dont les modes de vie et de réunion prenaient plusieurs formes.

Dans les villes d’Italie du nord, la mode est à la création d’académies sur le modèle de l’Académie antique. Laurent de Médicis avait ouvert la voie à Florence. A Venise nous retrouvons l’imprimeur ami de la langue grecque Alde Manuce se tenant justement à la tête d’une académie. Avec elle, un autre lieu de réunion pour la noblesse, plus festif, est constitué par la cour de la reine de Chypre en exil, Catherine Cornaro. Vasari, dans ses Vite raconte que Giorgione l’aurait fréquenté. Cette cour au sens strict accueillait artistes et musiciens et vit émerger les talents du poète Pietro Bembo, une figure très importante pour le milieu culturel de l’époque.

L’ambiance savante de l’Académie de Manuce à recouper avec celle de l’Université de Padoue déjà mentionnée, et celle, arcadienne, des fêtes de la cour d’Asolo peuvent avoir créé un terrain propice à l’émergence d’un état d’esprit à la fois érudit et ludique qui aurait ensuite influé sur la production d’images. Nous travaillerons à cette idée en tentant de spécifier, avec leurs particularismes ces images de la culture courtisane vénitienne.

 

Les tarots ou trionfi : un jeu et des images

Mon travail de thèse se propose ainsi d’établir un lien entre jeu et peinture à Venise. Cherchant à ne pas m’éloigner de l’image qui est l’objet de ma discipline, je tenterai de privilégier les jeux ayant un rapport direct avec celle-ci comme les tarots ou trionfi. Nous mènerons une étude croisée de ces derniers et de certaines peintures en nous appuyant – dans la continuité de notre méthodologie (à savoir : quelle règles du jeu appliquer pour déchiffrer quelles toiles ?) – sur le fonctionnement du jeu de tarots. Sur ce dernier point, il reste beaucoup à découvrir et il nous faudra parcourir l’histoire même de ces cartes. En effet ces dernières, nées dans les cours de l’Italie du nord, constituent des images souvent très belles mais mal étudiées jusqu’il y a peu en raison du caractère ésotérique que l’histoire leur a fait prendre. On sait cependant aujourd’hui que les tarots étaient en réalité des productions directes de la nouvelle science humaniste. Truffés de références à l’Antiquité, ils servaient à l’édification des princes autant qu’à leur divertissement et véhiculaient des idéaux élevés. Bien que leur circulation et leur pratique soient mal connues, on a pu y associer, bien qu’à tort, le nom de grands peintres proches des vénitiens comme Mantegna. Et un tarot précis comme le tarot Sola busca passe aujourd’hui pour avoir appartenu à un personnage essentiel de l’histoire vénitienne : le célébrissime chroniqueur  Marin Sanudo.

            Les pistes à explorer sont donc nombreuses. Le tarot peut avoir constitué un répertoire iconographique mais également une manière combinatoire d’interpréter des images. Il encodait lui-même des concepts, inventant des symboles nouveaux pour représenter sous forme d’images des idées abstraites. Quelle a été sa fortune à Venise durant la période qui nous intéresse ? Pourquoi Albrecht Dürer lui-même en réalise t’il un exemplaire lors de son passage dans la ville ? Les familles nobles, mécènes et amies des peintres, y jouaient-elles ? La dimension antiquisante et poétique des trionfi (le terme est tiré de Pétrarque) peut-elle être mise en lien avec la peinture profane, les sujets mythologiques, voire d’autres thèmes plus mystérieux, hermétiques ? Autant de questions auxquelles nous tenterons de répondre.

 

Par cette approche transversale, j’espère donc pouvoir éclairer d’un jour nouveau certaines des plus passionnantes énigmes picturales vénitiennes. Au cours de ce travail, je souhaite en particulier revenir sur l’œuvre de Giorgione. Nous verrons ici si la comparaison avec les tarots ne nous réserve pas de belles surprises. Mon ambition n’est pas pour autant de venir à bout du mystère. Le décodage systématique et exhaustif d’une peinture, en plus d’être probablement utopique, la dessècherait plus qu’autre chose aux yeux du spectateur. Car c’est bien de sa part d’inconnu que l’art tire sa force d’attraction sans cesse renouvelée. Il recrée la vie, certes, mais une vie « autre », celle d’autres hommes, dans un autre temps. Et en plus d’en recréer la vie, il en restitue les interrogations, les émotions, les idéaux peut-être, voire les limites. « Les énigmes parlent entre elles et nous laissent en dehors de la conversation » fait dire à la hiératique héroïne du Peintre de batailles, Arturo-Perez Reverte, cet Umberto Ecco espagnol passé maître par ces romans, dans le jeu fatal autour de l’art.

            « Le jeu de la peinture. Culture visuelle et art de l’énigme dans la peinture vénitienne de la Renaissance. » Tel est donc le sujet de thèse que je souhaite avoir la chance d’étudier durant trois ans au sein de l’Université de Grenoble.

Pour terminer, il convient de dire que ma méthode d’analyse relèvera parfois de la sémiologie (présentant par exemple des analogies de méthode avec les travaux de Jean-Louis Schefer et Hubert Damisch pour leurs études sur les rapports entre échecs et peintures) et parfois de l’histoire de l’art s’alliant à l’histoire et à l’histoire sociale. Une histoire de l’art pluridisciplinaire donc, induite par mon sujet. Un sujet que je souhaite en phase avec l’actualité de la recherche dans mon domaine.